Marguerite, fille de Flandre
Marguerite Yourcenar a passé les neuf premières années de sa vie en Flandre: l'hiver à Lille, dans l'hôtel particulier de Noémi, la grand-mère peu aimée qui habitait rue Marais (actuelle rue Jean-Moulin), l'été au mont Noir, à Bailleul, ou sur la côte belge. Pour évoquer les lieux de son enfance, épousons la démarche de la mémorialiste qui aimait la photographie et avait émis le souhait qu'un jour paraisse une édition illustrée d'Archives du Nord : " La photographie porte témoignage et corrobore le livre " (Lettre à Louis Sonneville, 21 juin 1978). "Tournons rapidement les feuillets de l'album " (Archives du Nord, EM, p. 1072) et interrogeons trois photographies qui nous parlent de Marguerite et de la Flandre, de part et d'autre de la frontière.
Voilà un paysage typique de cette partie de l'Europe
qui n'est sur des centaines de kilomètres qu'une vaste plaine. "
Quand on chemine dans la plaine qui va d'Arras à Ypres, puis s'allonge,
ignorant nos frontières, vers Gand et Bruges (
) (rchives du Nord,
1er partie, La Nuit des temps) on est frappé par l'unicité
de la vue qui s'offre au voyageur. En 1980, Marguerite Yourcenar s'en explique,
à Saint-Jans-Cappel, lors d'une interview qu'elle accorde à
la journaliste Catherine Claeys : " Ici, il y a comme en Hollande,
comme dans la Flandre belge, je dirais même dans le Danemark, ces immenses
paysages plats avec de grands ciels, où les nuages changent sans cesse
l'immensité du ciel, l'humilité et la modestie, et en même
temps, la solidité des constructions humaines paysannes, la beauté
des arbres, la beauté des grandes rangées d'arbres dessinant,
en quelque sorte, la ligne de l'horizon et la beauté d'une atmosphère
qui change sans cesse, comme dans certains tableaux du XVIIè siècle,
qui ont merveilleusement senti cette beauté particulière du
Nord. "
Seul obstacle naturel - et, à chaque siècle, obstacle stratégique
aussi - sur ces terres basses, surgit la quadruple vague de ces monts de Flandre
" qu'ailleurs on appellerait des collines " (Archives du Nord).
Une lettre de Marguerite Yourcenar à son neveu Georges de Crayencour décrit le souvenir de l'émotion qu'elle a ressentie le jour où elle a vu, au mont Noir, sa " première neige ". Ce mont Noir est l'une des collines qui dominent la plaine de Flandre. Là se trouve la propriété qui vient de Noémi et que Marguerite ne cesse d'explorer, au sens propre comme au figuré, dans sa petite enfance comme dans ses livres. Le mot de Schreve - la ligne -, qui désigne, en flamand, le pointillé qui dessine, sur une carte, la frontière, sépare ici les deux versants d'une même colline : De Zwarte Berg en Belgique, le mont Noir en France. De part et d'autre de cette limite linguistique et politique - de cette simple ligne - il y a la Flandre. Or ce mot, de Schreve, a la même étymologie que le verbe schreven, écrire. Ainsi, par une coïncidence intéressante, Marguerite Yourcenar qui a passé une partie de son enfance sur une frontière est devenue un écrivain pour qui toute frontière peut et doit être franchie.
Dominant le village de Saint-Jans-Cappel, le mont Noir culmine, à cent cinquante mètres, terre frontière où la campagne a été préservée, selon le vu de l'auteur d'Archives du Nord. Dans le parc départemental Marguerite-Yourcenar, le Conseil Général du Nord a créé, en 1996, une résidence pour écrivains européens. Au rez-de-chaussée de l'actuelle Villa Marguerite Yourcenar, alternent silence créateur et lectures de textes composés par des écrivains en résidence : des écuries, devant lesquelles, en 1902, " Fernande en amazone se tient de son mieux sur la jolie jument que le palefrenier Achille contrôle à l'aide d'un long licou en riant pour rassurer Madame " (Souvenirs pieux), il ne reste que ces trois grandes portes cochères, surprenantes pour une maison d'habitation.
On entre à pied dans le parc en contournant le "joli
pavillon de concierge " mentionné par l'affiche de la mise en
vente du château, où habitait Marie Joye, la fille des gardiens.
La petite fille du château, que les habitants de Saint-Jans-Cappel appelaient
au début du siècle - et que certains évoquent encore
ainsi aujourd'hui- " 'T Meisje van't Kasteel ", était sa
compagne de jeux. Elles se reverront avec bonheur en 1954, en 1968, en 1980
En contrebas, la bergerie abritait alors " un gros mouton tout blanc
qu'on savonnait chaque samedi dans la cuve de la buanderie " (Quoi ?
L'Eternité). Ce bâtiment est en briques rouges, matériau
caractéristique de la région et qui fut utilisé pour
le château, bien sûr, mais aussi pour les dépendances encore
visibles aujourd'hui : le pavillon de concierge, les écuries, le chalet
aux chèvres, le chalet aux roses.
Derrière le mur, on peut encore emprunter l'allée qu'évoque
Marguerite lorsqu'elle retrace le matin joyeux d'une journée de septembre
1866 qui s'achève en tragédie, puisque Gabrielle, la sur
aînée de Michel de Crayencour, y a trouvé la mort : "
la petite cavalcade s'ébranle gaiement le long de l'allée de
rhododendrons qui mène à la grille " (Archives du Nord).
Au-dessus des écuries, une petite clairière : surplombant le
théâtre de verdure, le mur de fondation de l'ancien château
des Crayencour se devine plus qu'il ne se voit. Noémi, Michel, Marguerite,
Azélie, Barbe, le vieux cocher Achille, le chauffeur César "
qui réussissait auprès des femmes ",
c'était
ici ! " Azélie, la garde experte en puériculture, que Michel
a engagée quand sa jeune femme décida de rentrer à Bruxelles
accoucher dans le voisinage de ses surs, a consenti à venir passer
l'été au Mont-Noir pour former Barbe, naguère femme de
chambre de la morte, maintenant promue au rang de bonne d'enfant. ces deux
personnes, servies par les autres gens de maison, logent avec la petite dans
la grande chambre ovale de la tour, fantaisie gothique de ce château
louis-philippard " (Quoi ? L'Eternité).Une lettre qu'adresse Marguerite
Yourcenar, le 23 décembre 1980, à son ami de Saint-Jans-Cappel,
Louis Sonneville, fait part de l'émotion ressentie après avoir
passé quelques heures sur ce Mont-Noir où elle gambadait, petite
fille : " dites à Monsieur et Madame Dufour (en 1980, ils étaient
propriétaires de la villa édifiée au-dessus des anciennes
écuries du château) que l'un des plus beaux moments de la journée
a été celui où j'ai pu considérer un peu longuement,
d'une fenêtre de leur chambre à coucher, le paysage presque identique
à celui que je regardais de ma chambre d'enfant. Le temps était
aboli "² ; un paysage dessiné comme ceux des albums de Croy
avec, au premier plan, un verger, au second plan des prés et des bois,
le village de Saint-Jans-Cappel et, à l'arrière-plan, le beffroi
de Bailleul, des champs, des terrils du pays minier, les collines d'Artois.
Non loin, se dressent deux édicules : vers le bas, un joli kiosque
de briques et de tuiles, le chalet aux chèvres, vers le haut, un surprenant
cabinet d'aisance à deux entrées -celle des maîtres et
celle des domestiques-, poétiquement baptisé le chalet aux roses,
qui porte la date de 1858.
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