Michel, le père de Marguerite, est amené à vendre, un peu plus d'un demi-siècle plus tard, la propriété familiale. " La vente du Mont-Noir (…) nous éloignait définitivement du Nord " (Quoi ?L'Eternité). Marguerite Yourcenar y reviendra par l'écriture et rassemblera, dans son autobiographie, les parcelles dispersées par la vente. Quand le château familial est vendu, en 1912, par son père, Marguerite Cleenewerck de Crayencour a eu neuf étés pour apprendre à voir, même si " pour moi le Mont-Noir reculait déjà au fond de mon court passé. La chèvre aux cornes d'or, le mouton, l'ânon et sa mère, dont je souviens si bien aujourd'hui, étaient momentanément oubliés " (Quoi ? L'Eternité)

" J'ai cru longtemps avoir peu de souvenirs d'enfance (…). Mais je me trompais : j'imagine plutôt ne leur avoir guère jusqu'ici laissé l'occasion de remonter jusqu'à moi. En réexaminant mes dernières années au Mont-Noir, certains au moins redeviennent peu à peu visibles, comme le font les chambres aux volets clos dans laquelle on ne s'est pas aventuré depuis longtemps " (Quoi ? L'Eternité).
Soixante ans et plus dans la camera oscura, et voici l'émergence d'un passé dont les contours apparaissent et se précisent au fil des pages de la trilogie du Labyrinthe du Monde : Souvenirs Pieux, Archives du Nord, Quoi ? L'Eternité, trois volumes de mémoires pour dire longuement, profondément, avec " la lente fougue flamande " (Archives du Nord), comme est perçue, constamment, dans l'œuvre et dans l'être de la romancière, l'image du Mont- Noir et de la Flandre, puisque le temps a permis que se développent, comme des photographies, les impressions d'enfance.

Nos citations de la correspondance de Marguerite Yourcenar sont faites avec l'aimable autorisation des ayants droit de Marguerite Yourcenar, Maître Marc Brossollet et M. Yannick Guillou, que nous remercions.

Se souvenant de la formule du Prince de Ligne, amoureux de Marie-Antoinette, ami de Goethe et de Casanova, qui écrit dans ses Mémoires: " j'ai six ou sept patries: Empire, Flandre, France, Espagne, Autriche, Pologne, Russie et presque Hongrie ", elle répond, lorsqu'on lui demande si elle se sent flamande : " j'ai plusieurs cultures, comme j'ai plusieurs pays. J'appartiens à tous " (Les Yeux ouverts). A Jozef Deleu, poète belge, elle a confié: " Bien que je sois française et que, dès mon enfance, j'aie été familiarisée avec le français, instrument de mon métier d'écrivain, je ne saurais m'imaginer sans la Flandre, sans la contrée où, pour la première fois de mon existence, je fus confrontée à la pureté et à la force des éléments: l'eau, l'air et la terre. La Flandre constitue l'émerveillement de ma vie, le fondement émotionnel, le "pays des grandes émotions". La Flandre m'apporte des choses que la France ne possède pas dans la même mesure " (Jozef Deleu, Citoyen de la frontière, Editions Luce Wilquin, 2003).
Que représente donc la Flandre pour Marguerite Yourcenar? Des moments intenses dans les dix premières et les dix dernières années de son existence, une source de création ténue dans son œuvre romanesque et de plus en plus présente dans ses Mémoires : quelques affleurements dans les Mémoires d'Hadrien évoquent sans la nommer vraiment, la terre humide de la Flandre; Zénon, fils imaginaire d'une Bruges réinventée, l'arpente dans L' Œuvre au noir, puis s'en éloigne, y revient et y meurt; ces "terres basses " vers lesquelles le sablier du temps ramène si souvent Marguerite Yourcenar dans sa vieillesse ne sont pas seulement des "miettes de l'enfance "; elles se sont superposées, sédimentées, pour dessiner un peu le labyrinthe du monde.